UTMB : mais ils sont FOUS !!!!

Le mois dernier, je vous ai parlé de L'Ultra-Trail autour du Mont-Blanc (UTMB). Cette fameuse course de 166 kms et 9400 m de dénivelé positif au cœur des Alpes... Un truc de dingues ! Mais qui sont ceux qui participent à cette épreuve ? que recherchent-ils ? que ressentent-ils ? Pour le savoir, Pascal SUIVRE a accepté d'apporter son témoignage de doux "dingue"..... Difficile de saisir vraiment ce que vivent ces athlètes..... pourtant, je vous propose de vous plonger quelques minutes dans la peau de l'un de ces coureurs de l'extrême... Merci Pascal, et chapeau bas Monsieur SUIVRE !!!




MAIS ILS SONT FOUS !!!!

Jeudi 28 aout, descendant de ma voiture dans le centre ville, 30 heures avant le départ, je suis saisi par cette considération d’une touriste qui, manifestement, ne s’attendait pas à trouver 2 300 ultratrailers débarqués dans la chic et tranquille station touristique de Chamonix.

UTMB, quatre lettres magiques pour ce qui est aujourd’hui, la référence française en la matière, 166 km et 9400 m de dénivelé positif (plus haut que l’Everest), 8000 demandes d’inscription pour un quart d’élus au départ seulement, et 1300 qui franchissent la ligne d’arrivée !

Je suis déjà dans ma course, tendu et fébrile.
Il me manque une partie de mon matériel ; le plan de marche de Karine, mon soutien logistique, pour me retrouver sur divers points de la course n’est pas encore établi ; et surtout je n’ai qu’une idée approximative de ce qui m’attend.
24 heures plus tard, ma panoplie de parfait trailer est complétée par de superbes lunettes à variation chromatique ; ma réserve de nourriture est prête ; mon dossard entre les mains après 90 minutes d’attente sous un soleil de plomb.
Retour à l’hôtel où je tente de dormir un peu : peine perdue !
Je suis toujours nerveux, et je suis insupportable avec Karine vérifiant pour la 20ème fois que tout le matériel est ok.



H-4, c’est l’heure de la « pasta » avec quelques « fous chanceux » :
Pat, mon compagnon d’aventure du désert (4 MDS : Marathons des Sables ensemble) qui vient de Guyane, un peu à court d’entrainement pour l’UTMB (il s’arrêtera après 5 heures de course) ; Jean-Pascal et Benoit rencontrés sur le MDS 2006 et Amaury, partenaire du repérage du parcours UTMB en juillet dernier.
Je fais connaissance de sa famille qui assurera son support logistique sur la course.

Vendredi 18h00, H-30 minutes avant le départ, nous nous retrouvons sur la zone de départ et partageons nos impressions.
18h15, un bisou tendre à ma belle et me voici au milieu du peloton avec Pat.
Musique de Vangelis à fond, trois discours, et deux recommandations plus tard, TOP DEPART.
C’est le début de la délivrance.
Deux minutes et 49 secondes de plus et je franchis la ligne de départ ; encore 5 autres minutes et nous sortons de la ville.
Le stress est évacué.

QUE L’AVENTURE COMMENCE !

Les premiers kilomètres sont pénibles.
La densité des coureurs oblige à être sur le qui-vive pour éviter la chute ou le coup de bâton.
En plus j’ai commis l’erreur de partir avec l’équipement pour la nuit et il fait encore chaud.
Avec Pat, nous faisons le yoyo et on se croise à intervalles réguliers.

Première montée et déjà la nuit arrive.
Je suis plus à l’aise avec la fraicheur qui s’installe.
Je mesure le choix judicieux de ma lampe frontale en observant la faiblesse de l’éclairage des coureurs qui m’entourent.
Un bon point pour moi, un problème potentiel en moins.

23h24, presque 5h00 de course, j’atteins le km 31 (les Contamines) mon premier « rencard » avec Karine.
Je m’alimente bien et luxe suprême, je change de tee-shirt.
Je prends la gourde de soupe chaude préparée avec amour.
Tout est OK, petit bisou dopant de ma chérie et nous nous donnons RDV à Courmayeur (km78) le lendemain matin.

EUPHORIQUE, JE DEFIE LA PREMIERE NUIT.

Je m’installe dans mon rythme de croisière.
Je suis dans ma bulle, concentré sur mon effort, attentif à l’endroit où poser mon pied.
De temps à autre, une impression ou une émotion partagée, jamais plus de 4 à 5 minutes d’échange ; suivent de longs moments d’introspection.
Je me rends compte rapidement de mon peu d’agilité dans les descentes par le nombre de coureurs qui me doublent.

« T’as encore du boulot mon gars !», le constat tombe sans appel ; je redouble de concentration et essaie de faire au mieux.
Un moment d’inattention, une roche humide et je me retrouve les quatre fers en l’air.
Je me relève d’un bond, la décharge d’adrénaline ayant produit son effet.
Un coureur qui passe vérifie que tout va bien.
Un check rapide, pas de douleur.
Je repars encore plus lentement.
QUELLE TROUILLE ! La descente vers les Chapieux (Km 50) aurait pu signifier la fin de l’aventure.


Au Chapieux, je rejoins Amaury et Erwan.
Il est 3h38, je cours depuis plus de 9 heures.
La nuit se poursuit, sans problème majeur, je veille à bien m’alimenter et à boire.
6h02, arrivée au sommet du col de la Seigne à 2 516m d’altitude.
J’arrive chez moi en Italie ( Français en Italie) avec comme récompense un splendide lever de soleil. MAGIQUE.
Deux heures plus tard, j’attaque le début des 9 km de la descente vers Courmayeur : j’ai le temps de vérifier mon manque de progrès à cet exercice pendant la nuit.

Il est 9h36 ce samedi matin quand j’aperçois la base vie de Courmayeur, trois marches à descendre, un léger virage et j’aperçois ma belle.
YES ! GROS BISOU !
Je passe rapidement dans la base vie surchauffée, le temps de prendre une assiette de pâtes et quelques morceaux de fromages et de saucissons.
Je ressors m’installer sur « ma base vie perso » : une couverture sur une pelouse à l’ombre d’un arbre, le luxe !
Je passe en tenue de jour (short, maillot manches courtes, chaussettes propres) le tout après friction à l’eau de Cologne et massage des mollets et quadriceps à l’huile d’arnica.
C’est en homme neuf que je déguste mon repas.
Apres 30 minutes de pause, je repars avec un moral d’enfer et un objectif :

PARCOURIR LA DISTANCE MAXI DE JOUR.

Les montées et descentes s’enchainent. Il fait une chaleur de plomb.
Surtout ne pas se déshydrater, j’adopte la technique Marathon des sables, une gorgée d’eau toutes les 10 minutes, mais aussi manger toutes les demi heures.
Je ramasse les imprudents dans la montée du grand col Ferret.
La descente vers la Peule est d’abord délicate, les jambes sont dures.

Puis miracle, après 20 minutes de souffrance, tout se débloque.
Les 9 km vers la Fouly sont avalés en un instant (en réalité presque 2 heures), je suis sur un semi-marathon et je ne compte plus les coureurs que je dépasse.
C’est aussi pour ce type de sensations que je cours.



17h30, à la Fouly, je retrouve ma belle.
Je choisis de bien me restaurer.
Petit massage, quelques mots, gros bisou et je repars avec l’objectif d’atteindre Champex avant la nuit.
Les sensations sont géniales.

Au fil des km, les rencontres et échanges avec d’autres coureurs me permettent d’oublier le temps.
Au bout d’une moraine glaciaire, je rejoins Amaury.
Il est au plus mal.
Je décide de marcher avec lui et de l’accompagner jusqu'à la base vie de Champex.
Nous aidons un coureur qui a choisi d’abandonner blessé aux releveurs (le muscle devant le tibia à l’extérieur).
Nous mettrons plusieurs heures pour arriver à la nuit tombante.
Nous sommes au Km 123, il est 20h27 et je cours depuis 26 heures.

La base vie est surchauffée, bruyante ; les coureurs sont fatigués, des bus ramènent ceux qui ont abandonné vers Chamonix.
Nous nous installons à l’extérieur, surtout ne pas se refroidir, ne pas s’arrêter trop longtemps, la course n’est pas gagnée, ça commence à Champex !
Nous retrouvons Karine et la famille d’Amaury.
Nous sommes pris en main chouchoutés, nourris, massés, habillés de propre et de chaud pour affronter la seconde nuit.
Après 45 minutes d’arrêt, Amaury est encore chez le médecin.
J’ai froid maintenant, je dois repartir ; je vais voir Amaury à l’infirmerie.
Deux kinés s’occupent de lui, ses jambes sont couvertes de strapping suite à divers problèmes aux tendons, aux releveurs…
Je suis pessimiste mais garde pour moi cette impression car son moral est bon et il va continuer.
Il m’invite à partir, il a encore 30 min de soins.
Nous nous souhaitons le meilleur. Il abandonnera 15 km plus tard.
Gros bisou réchauffant et dopant de ma belle, et je débute



UNE SECONDE NUIT HALLUCINANTE.

Je repars en trottinant, je me sens vraiment très bien.
Je ne me doute pas que 30 minutes plus tard, je vais avoir une douleur insidieuse et handicapante au tendon latéral du genou gauche qui va se déclarer lors……..d’une pose PIPI.
Il me reste alors 38 kms et une toute autre course démarre alors, où il faut gérer la blessure.

Bizarrement, je souffre beaucoup moins en montée ; la terrible grimpette de Bovine tant redoutée est avalée facilement.
Je rattrape même d’autres coureurs.
Alors que le moral remonte, j’attaque la descente pour rejoindre le col de Forclaz.

Là ,c’est l’enfer ! J’ai envie de hurler à chaque pas.
Je mettrai 2h30 là où, lors de l’entrainement j’avais mis environ 35minutes.
Pour la première fois, je pense à l’abandon, j’ai peur.
Il est minuit, Karine est là au col de la Forclaz, et elle aussi, est inquiète, elle sait que mon temps de passage n’est pas « bon ».
Je m’enduis le tendon de Voltarene pour les 3Km de descente jusqu'à Trient et l’infirmerie.
Tant bien que mal, et plein de doutes, je rejoins dans la douleur l’infirmerie.

Dans ce lieu presque "magique", je rencontre Aude, un ange salvateur : massage du tendon avec du Nifluril (antidouleur bien connu des sportifs), un strapping qui me prend du quadriceps au haut du mollet, que je garderai 3 jours et …. des paroles d’encouragement et d’admiration.
Quand je pose le pied à terre, miracle je peux marcher avec une douleur très atténuée.
Je reprends espoir d’arriver à Chamonix.
Il est alors 2h10, une soupe chaude et un bisou dopant de ma chérie, je repars.
On se retrouvera à Vallorcine.

Après quelques minutes, je suis rejoins par un groupe de potes, je décide de me fondre dans leur rythme.
Les 10 kms suivants me paraitront plus courts.
Je suis concentré sur les pas du coureur devant moi.
Je n’ai qu’une seule pensée : tenir ; ne pas le lâcher.
Je sens la fatigue, le sommeil me gagne.

Nous arrivons vers le ravitaillement et la civilisation.

Je trouve sympa les graffitis sur les rochers.
Nettement plus jolis que les habituels tags ; quelle patience pour peindre tous ces détails.
Je me demande alors s’il s’agit de l’œuvre d’un artiste un peu loufoque ou de travaux pratiques d’une classe de beaux arts.
Pas le temps de résoudre cette énigme ;
les premières maisons sont déjà là.

J’allume ma petite lampe clignotante, signe distinctif pour que mon amour me reconnaisse malgré la nuit.
J’arrive au point de contrôle de Vallorcine à 5h49, je cours depuis plus de 35heures, il me reste encore 17 km.

La deuxième nuit sans sommeil se termine et mon amour de petit soldat est là, dans le froid, emmitouflée dans un plaid à m’attendre.
Je mesure alors ma chance.
Je dois me montrer en forme, effacer mes doutes, je pense alors qu’il m’est impossible d’abandonner ; nous avons fait trop d’efforts ensemble.
10 minutes de pose pour bien s’alimenter, pas plus pour pas se refroidir.
Gros bisou et rendez-vous est pris sur la ligne d’arrivée.
Je suis seul et pense à ces deux coureurs qui, un peu plus tôt sous la tente de ravitaillement, parlaient des fresques dans le sous bois.
« Hallucination », disaient-ils.
Ce n’est pas possible, c’était tellement beau, tellement vrai, voilà la solution de mon énigme ! j'ai vraiment vécu une « Hallucination » c'est incroyable.
(une Hallucination est : " une fausse perception, sensation immédiate de réalité comparable à celle d'une perception réelle, perception d'un objet non réel.")
J’ai vraiment besoin de dormir…..non pas encore !
Je m’invective et hausse le rythme des pas.

« SPRINT FINAL »

C’est la dernière ligne droite, 17 km, 800m de montées, 1100m de descente et hop, c’est fini.
Bien frais, cela doit faire 3h, 3h30 de course.
J’en compte 4 dans ma tête.
De toute façon, je vais finir.
LAS !...
Le sommeil me gagne, la douleur jusqu’alors en sourdine se fait plus présente ; je suis reparti en tenue nuit sans casquette, sans lunette, et le soleil pointe son nez.
Faute par manque de lucidité !
Bien manger, boire, et surtout ne pas dormir.

J’ai le moral qui s’effrite, la douleur devient envahissante, je me fais dépasser de façon continue.
Ma tête me commande de prendre le pas des coureurs qui passent mais c’est impossible.
Ne pas lâcher, ne pas s’arrêter, avancer, continuer.

Après 4 heures de course, je suis encore loin de l’arrivée, j’atteinds Flégère.
Il manque encore les 6 derniers kms… de descente.
Courage !
Oublier la douleur.
Je ne compte plus les coureurs qui me dépassent.

Les spectateurs réapparaissent... plus que deux kms ; je suis ému, je pense à Karine qui m’attend.
On a réussi, on a réussi !

Je craque, j’ai les larmes aux yeux. Je suis envahi par l’émotion.
Alors qu’apparait le bitume, je me remets à courir porté par les spectateurs, plus de douleur, je vole.
J’arrive dans le centre ville, il est 11h00 du matin ce dimanche et toutes ces personnes venues pour ME voir arriver….C’EST DINGUE !

Dernier virage, je vois Karine, j’accélère, je m’arrête et déguste un baiser.
Plus que 100m, je repars... en courant.

Il est 11h09, je cours depuis 40h37min et je franchis LA ligne d’arrivée sous un magnifique soleil.
Je suis sonné.
Karine me rejoint.
Nous avons réussi.
Nous sommes épuisés mais heureux.
Quelle aventure !.



Aujourd’hui 4 semaines après l’arrivée, je commence à réaliser.
C’est la course la plus exigeante que j’ai faite et je pense être allé chercher des énergies et avoir puisé dans des ressources que je n’avais pas imaginé être miennes.
Sans le soutien moral et logistique de mon Amour, je n’aurai pu réussir ce défi.
En rangeant mon cardio-fréquencemètre, j’ai relu à deux fois ces indications : 23500 Kcal brûlées durant l’épreuve.
Je serai au départ l’an prochain…si j’ai de la chance au tirage au sort.

Un fou chanceux de l’UTMB 2008.

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